Le temps des femmes est politique.
Chaque matin, bien avant que la ville ne se réveille vraiment, des millions de femmes sont déjà au travail : aides-soignantes, agents d’entretien, assistantes maternelles, salariées de la restauration, hôtesses d’accueil, hôtesses de caisse, AESH, animatrices périscolaires, infirmières, auxiliaires de vie. Elles prennent le métro, le bus, la voiture, parfois le vélo.
Elles commencent tôt, souvent très tôt.
On parle beaucoup de l’écart de salaire entre les femmes et les hommes. C’est nécessaire. Mais on parle encore trop peu d’un autre écart, plus silencieux et pourtant déterminant : l’écart de temps.
Qui choisit ses horaires ? Qui les subit ? Qui peut prévoir sa semaine à l’avance ? Qui découvre son planning le vendredi pour le lundi ? Qui enchaîne les heures coupées ? Qui travaille le matin, attend plusieurs heures, puis reprend le soir ?
L’inégalité commence là.
Dans ce temps morcelé, imprévisible, contraint. Dans ces journées éclatées qui rendent une vie normale difficile, parfois impossible. Des millions de femmes travaillent à temps partiel sans l’avoir choisi. Des millions vivent avec des horaires discontinus. Des millions enchaînent les contrats précaires, les changements de planning, les déplacements fragmentés. Ce n’est pas seulement un problème de salaire. C’est un problème de pouvoir.
Car maîtriser son temps, c’est maîtriser sa vie.
Et quand la journée de travail se termine, une autre commence : faire les courses et préparer les repas, gérer les devoirs des enfants, prendre soin des aînés, penser aux anniversaires et à réunir la famille, organiser les rendez-vous médicaux, s’occuper de l’administratif, coordonner les emplois du temps. Des millions de femmes sont aussi aidantes : elles accompagnent un parent âgé, un enfant en situation de handicap ou un proche malade. Ce travail est invisible. Il n’apparaît dans aucune fiche de paie. Il ne figure dans aucune ligne budgétaire. Pourtant, toute notre économie repose dessus. Sans ce travail gratuit, pas de salariés disponibles, pas d’enfants accompagnés, pas de personnes âgées aidées. Notre modèle économique fonctionne parce qu’il considère le temps des femmes comme une variable d’ajustement.
Il y a aussi une conséquence très concrète sur la vie politique : quand les journées sont saturées de contraintes, quand chaque heure est déjà prise, il devient plus difficile de s’engager, de participer à la vie collective, de militer, de se former, de débattre. Des millions de femmes n’ont tout simplement pas le temps de prendre toute leur place dans la vie démocratique.
Alors que faire ?
D’abord reconnaître la valeur des métiers largement exercés par des femmes : les métiers du soin, de l’accompagnement, de l’éducation. Ce sont des métiers essentiels, qui permettent à la société de fonctionner chaque jour : ils doivent être mieux payés, mieux reconnus.
Sécuriser les contrats dans les métiers féminisés : moins de contrats précaires, fin des temps partiels imposés, des horaires stables et un volume d’heures qui permette de vivre dignement. Donner de vrais statuts à celles qui travaillent au quotidien avec nos enfants, nos parents, nos proches.
Reconnaître aussi des réalités longtemps invisibilisées dans le monde du travail, notamment en instaurant un congé menstruel pour les femmes qui souffrent de règles douloureuses.
Mais l’égalité passe aussi par la reconnaissance du travail invisible.
Reconnaître enfin le rôle des millions de femmes qui accompagnent un parent âgé, un enfant handicapé ou un proche malade, en créant un véritable statut pour les aidantes, avec des droits sociaux et des compensations financières.
Mieux reconnaître le travail domestique dans les politiques publiques : développement massif des services publics de la petite enfance, du grand âge et du handicap.
Et instaurer -enfin!- un congé parental réellement égalitaire : six mois pour chaque parent, non transférables et correctement indemnisés.
Au fond, il s’agit de reconnaître un droit simple : le droit d’avoir du temps. Du temps pour vivre, pour s’engager, pour respirer. Aujourd’hui, notre pays tient grâce à des femmes dont le temps est compressé, fractionné, épuisé. L’égalité ne sera jamais complète tant que les femmes continueront à porter l’essentiel du temps contraint.
Reprendre le contrôle de son temps, c’est reprendre le contrôle de sa vie.
Marie-Charlotte Garin