Je vous écris après la tempête.
Je vous écris trois mois après la mort de ma mère.
Trois mois à naviguer le deuil, trois mois à apprivoiser la béance, trois mois à rencontrer l’absence.
J’ai fait une entrée imprévue dans le club pourri des enfants endeuillés.
Ce club ne nous offre aucun avantage sur les souffrances des autres, aucune médaille, aucun podium, aucune comparaison dans l’échelle des douleurs. Mais il connecte.
Il nous connecte entre nous, il nous connecte individuellement à des réserves insoupçonnées de compassion pour les porteurs de cicatrices, les branlants, les cabossés du cœur.
J’ai le sentiment d’avoir accédé à une nouvelle dimension de l’expérience humaine.
J’ai hésité à en parler publiquement car que fait la vulnérabilité en politique, si ce n’est affaiblir ?
On tait les fêlures, les peines et les échecs. On glorifie la force. La force à n’importe quel prix, pourvu que se poursuive la grande comédie de la toute-puissance, du corps politique qui peut tout, tout le temps.
Je ne crois pas à ce spectacle.
Je crois que la vulnérabilité en politique nous ancre dans le réel, et qu’elle permet l’authenticité de notre force, de nos liens et de nos joies. Elle ouvre un espace de possibilités pour ceux et celles qui se demandent si on peut se présenter à une élection sans rentrer dans le moule bien lisse de l’élu sans failles.
J’ai hésite à en parler publiquement, et j’ai fini par me fendre de quelques mots éphémères sur les réseaux sociaux. Quelques mots pour une perte immense. Quelques mots pour dire : « plus rien ne sera jamais comme avant, partez devant, je vous rattrape ». Je ne sais pas si on rattrape jamais vraiment la marche du monde quand le sien s’est arrêté.
Je sais simplement désormais que le deuil transfigure, littéralement. Qu’il change le visage, le corps, le sommeil, l’énergie. Qu’il était douloureux de faire comme si mon cœur n’était pas dévasté. Qu’il m’était impossible de porter un masque.
Nous féministes, ça fait un demi-siècle qu’on répète que l’intime est politique.
Ce que j’ai vécu dans l’accompagnement d’une fin de vie et le deuil qui s’en est suivi est directement lié à la structure de notre société et à ses mouvements. J’ai éprouvé ce que je vois au quotidien avec mon mandat de parlementaire.
À l’hôpital public, j’ai rencontré des soignantes débordées, épuisées.
J’ai vu leur travail exceptionnel, leur dévouement quotidien. J’ai vu la douceur, le temps pris pour les conversations, pour le lien. J’ai vu les soins, les repas, les cheveux brossés, la pédagogie, l’écoute, l’humour aussi, l’humain, surtout.
J’ai été prise dans les bras par une infirmière au moment de retrouver le corps de ma mère. Une infirmière qui m’attendait, si sûre que je viendrais, parce qu’elle avait observé le ballet d’amour que nous avions orchestré dans cette chambre d’hôpital au fil des jours. Ce soir-là, l’aide-soignante s’est excusée de pleurer, « même avec des années d’expérience dans le métier ». La vulnérabilité, toujours. Et ces larmes, en cet instant, c’était pour moi le signe que ce que nous avions vécu ici était important.
Je suis reconnaissante pour le travail de chacune et chacun, des chirurgien.nes au personnel d’entretien. Et je sais, intimement et politiquement, que ça n’est pas de reconnaissance dont elles ont besoin, mais de moyens.
Comme je sais, intimement et politiquement, qu’il n’est pas normal qu’on ne puisse pas accompagner correctement nos proches lorsqu’ils ont besoin d’aide. Qu’un vrai statut de proche aidance doit être créé, avec des droits sanctuarisés. À l’automne, j’ai pu passer du temps auprès de ma mère parce-que j’ai un statut privilégié. Pas de jours de congés à prendre, un emploi du temps que je peux organiser moi-même, une équipe et des collègues qui comprennent et m’ont aidée à organiser. Je souhaite ce privilège du temps donné là où il compte vraiment à tout le monde.
Je sais, intimement et politiquement, qu’un monde du travail qui donne trois jours de répit face à la mort est un monde qui ne sait plus vivre. Trois jours ne suffisent pas à organiser des obsèques, encore moins à absorber la violence d’un décès. Je sais, intimement et politiquement, que le chagrin a besoin de vigies, qu’il prend du temps et de l’espace, et que le monde politique ne sait que faire de nos larmes et de nos colères. Et ma colère à moi, je la laisse exister.
Quel est ce monde où les femmes sont moins bien diagnostiquées, moins bien prises en charge que les hommes ?
Où l’on met des mois à avoir un rendez-vous avec un spécialiste ?
Où l’on compte sur la clémence de son employeur pour obtenir un jour de télétravail pour rendre visite à un proche à l’hôpital ?
Quel est ce monde où l’on court après le temps pour prendre soin des vivants ?
Ce n’est pas celui pour lequel nous nous battons.
Il y a dans ce pays des milliers de gens qui meurent à cause d’une machine capitaliste effrénée que le pouvoir politique refuse d’arrêter. La clope, la pollution, nos cancers et nos maladies… Certains pensent qu’on a plus à perdre avec les profits des industries qu’en sauvant nos vies. Peut-être que ceux-là sont les mêmes qui ont la certitude qu’ils seront toujours soignés. Pour nous autres, il y a urgence à stopper les permis d’empoisonner.
Notre projet politique est un projet de vie, un projet qui protège notre santé.
Un projet qui choisit la société du soin plutôt que celle de la toute-puissance. Qui dit que ce que nous avons gagné en productivité doit permettre du temps libéré, pour s’occuper de soi, ses proches et nos communautés.
Et c’est enfin un projet qui, évidemment, laisse de la place pour nos vulnérabilités.
Marie-Charlotte Garin
Merci pour ce ressenti sensible sur le vécu de la fin de vie.Notre société rapide, sans pause, nous a fait oublier que nous sommes tous mortels.Malgré l’imperfection de notre société qui a aussi de beaux avantages par rapport à d’autres pays, je pense aux pays en guerre, oules humains cotoyent la mort de proches, d’enfants en enchaînant ces drames terribles sans pouvoir souffler.Nous pouvons assurément faire mieux dans la prise en charge des mourants, de ceux qui les accompagnent, mais quel confort avons-nous par rapport à eux.Courage pour votre deuil.Allons toujours dans le sens de l’amélioration de notre condition d’humains, travaillons…